Je comprends la tentation du crédit carbone. Un hectare de forêt intacte peut aujourd’hui générer un revenu sans qu’on y abatte un seul arbre, à un moment où l’État cherche des ressources non minières pour diversifier ses recettes. Sur le papier, l’équation est séduisante. Sur le terrain, une fois les contrats signés et les prix négociés, elle mérite d’être regardée de plus près.
L’argument du crédit carbone, sérieux
Il faut lui reconnaître sa cohérence. La forêt gabonaise stocke un volume de carbone considérable ; la préserver a une valeur climatique réelle, que le marché volontaire cherche précisément à monétiser. Pour des massifs difficiles d’accès, où l’exploitation forestière serait de toute façon marginale, cette rémunération peut représenter un revenu net pour les communes concernées. Plusieurs projets pilotes ont ainsi permis de financer des postes de surveillance forestière autrement difficiles à budgétiser.
Ce que le marché carbone ne dit pas
Mais ce marché reste peu liquide et ses prix ont connu de fortes variations ces dernières années, au gré des scandales de vérification qui ont touché plusieurs projets sur le continent. Un revenu qui dépend d’un cours volatil, décidé loin du Gabon, expose les vendeurs à un risque qu’ils ne maîtrisent pas et qu’ils ne peuvent pas couvrir. Un contrat de gré à gré, mal négocié, peut ainsi valoir beaucoup moins que prévu au moment du renouvellement.
« Nous avons signé un contrat de crédits carbone en pensant sécuriser un revenu régulier ; le prix a été divisé par trois l’année suivante, sans que nous ayons de recours »
La transformation, une autre échelle de valeur
La seconde transformation du bois suit une autre logique. Une grume exportée brute vaut nettement moins que la même quantité de bois transformée en placage, en contreplaqué ou en mobilier. Chaque étape de transformation ajoute de la valeur et, surtout, de l’emploi : scieurs, opérateurs de séchoir, menuisiers, contrôleurs qualité. Une unité de seconde transformation installée près d’un massif exploité ancre aussi des emplois indirects, du transport à la maintenance industrielle.
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Ordre de grandeur de l’emploi généré par un mètre cube de bois transformé, comparé au même volume exporté en grume
Je ne plaide pas pour l’abandon de toute compensation carbone : sur des parcelles réellement marginales pour l’exploitation, elle garde un sens, en particulier lorsqu’elle finance des projets communautaires vérifiables. Mais en faire l’horizon principal de la politique forestière reviendrait à choisir la rente contre l’industrie, au moment précis où la filière bois commence à structurer une offre certifiée et exportable.
Ce que je retiens
Un massif forestier transformé en bois d’œuvre certifié, en emplois de menuiserie et en compétences industrielles vaut, sur la durée, davantage qu’une même surface convertie en tonnes de carbone évitées. La forêt gabonaise mérite mieux qu’un revenu de renoncement. C’est ce choix industriel que la politique forestière devrait assumer davantage.
