Le pétrole finance encore près d'un tiers du budget de l'État gabonais. Cette dépendance, ancienne, redevient un sujet central à mesure que les champs matures produisent moins et que les cours mondiaux restent instables. Les pouvoirs publics répètent depuis des années l'objectif d'une économie diversifiée, capable d'encaisser un choc pétrolier sans que l'ensemble du budget vacille, dans un pays dont le produit intérieur brut avoisine 12 000 milliards de FCFA pour environ 2,4 millions d'habitants. Trois filières sont aujourd'hui présentées comme les relais les plus crédibles de cette transition : le bois transformé, l'agro-industrie et les services liés au numérique. Encore faut-il vérifier ce que ces trois piliers portent réellement, au-delà de l'intention affichée dans les discours officiels. Ce dossier examine, filière par filière, ce qui relève du plan solide et ce qui reste, pour l'instant, de l'ordre de la promesse.

≈ 33 %

Part estimée des recettes pétrolières dans les recettes publiques

Source : Ordre de grandeur, documents budgétaires

Sur le papier, l'ambition ne date pas d'hier. Elle s'est traduite par étapes successives : interdiction d'exporter les grumes non transformées au début des années 2010, incitations fiscales pour l'agro-industrie au cours de la décennie suivante, puis, plus récemment, une politique volontariste pour les services numériques et les métiers du bureau. Nos analyses des finances publiques montrent par ailleurs à quel point la trésorerie des entreprises reste sensible aux cycles pétroliers, bien après que la matière première a quitté le pays. La diversification n'est donc pas un supplément d'âme réservé aux discours de fin d'année : elle conditionne directement la capacité du pays à amortir le prochain choc, quelle que soit sa date d'arrivée. Chacune de ces étapes a d'ailleurs suscité son lot de scepticisme, avant de porter ses fruits plus lentement que ne l'espéraient ses promoteurs.

  • Bois transformé : passer de la grume brute exportée au meuble et au contreplaqué finis sur place.
  • Agro-industrie : réduire la facture d'importations alimentaires par la production locale de vivres et de rente.
  • Services et numérique : construire une économie de bureau, de données et de compétences, indépendante du sous-sol.

Le pari du bois transformé

La filière bois reste la plus ancienne des trois. Depuis l'interdiction d'exporter des grumes non transformées, les scieries et les unités de déroulage se sont multipliées en périphérie de Libreville et le long des axes qui mènent vers les ports. Okoumé Industries y exploite une unité de contreplaqué qui emploie plusieurs centaines de salariés et vise les marchés européen et nord-africain pour ses panneaux. L'entreprise affirme avoir doublé sa capacité de production en cinq ans, portée par une demande extérieure pour un bois tropical certifié. La concurrence reste vive face aux producteurs d'Asie du Sud-Est, dont le fret vers l'Europe coûte moins cher, ce qui pousse les transformateurs gabonais à se positionner sur des essences plus rares et mieux valorisées plutôt que sur les gros volumes standardisés.

Nous ne sommes plus des exportateurs de grumes. Nous vendons du panneau fini, avec une marque et un service après-vente.
— Thierry BOUKA, directeur général d'Okoumé Industries

L'équation reste fragile. Le coût de l'énergie industrielle pèse sur la compétitivité des scieries, tout comme le transport routier vers les ports d'exportation. La main-d'œuvre qualifiée — opérateurs de machines, techniciens de maintenance — manque encore, et la filière importe une partie de son encadrement technique depuis l'étranger. Les industriels du secteur reconnaissent qu'un choc électrique ou une hausse du fret suffirait à rogner des marges déjà étroites. Plusieurs transformateurs évoquent aussi la difficulté d'obtenir des financements bancaires à long terme, les banques locales privilégiant des échéances plus courtes que celles qu'exige un outil industriel lourd.

L'agro-industrie cherche ses volumes

Le Gabon importe l'essentiel de ce qu'il consomme au quotidien : riz, huile, volaille, une partie des légumes frais vendus dans les marchés urbains. L'agro-industrie est censée inverser cette tendance, année après année. Ivindo Agro-Industries a mis en culture plusieurs milliers d'hectares de palmier à huile et de manioc dans la province de l'Ogooué, avec l'ambition déclarée de réduire sensiblement les importations alimentaires du pays d'ici la fin de la décennie. L'entreprise emploie une main-d'œuvre saisonnière nombreuse, recrutée dans les villages voisins de ses plantations. D'autres exploitants, de taille plus modeste, misent plutôt sur le maraîchage périurbain pour approvisionner directement les marchés de Libreville, avec des cycles de production plus courts que ceux du palmier à huile.

Parcelle agricole bordée par une piste de latérite, forêt en arrière-plan.
Une plantation vivrière en périphérie rurale. L'agro-industrie mise sur les cultures de rente et les vivres. (Highconservationvalues, CC BY-SA 4.0)

≈ 60 %

Part estimée des produits alimentaires consommés couverte par les importations

Source : Ordre de grandeur, exercice de démonstration

Les volumes annoncés se heurtent à des obstacles connus : régime foncier peu lisible, concurrence pour l'eau et les routes rurales, coût du transport entre les zones de production et les marchés urbains. Les petits exploitants craignent aussi d'être marginalisés par l'arrivée de grandes concessions, faute d'un accompagnement suffisant pour intégrer les mêmes filières d'approvisionnement et les mêmes circuits de distribution. L'accès au crédit agricole reste, de leur point de vue, un frein comparable : la plupart des banques classent encore l'agro-industrie parmi les secteurs à risque élevé, faute d'un historique de remboursement suffisant.

Le pari des services numériques

Le troisième pilier ne se voit pas depuis la route : il s'agit de bureaux, de centres d'appels, de services financiers et de plateformes numériques. Estuaire Numérique, jeune entreprise de services informatiques installée à Libreville, forme des développeurs et exporte des prestations de programmation vers plusieurs pays de la sous-région. Le paiement mobile progresse également, porté par une clientèle jeune et de plus en plus connectée, au point de concurrencer les guichets bancaires classiques pour les opérations courantes. Plusieurs incubateurs privés accompagnent désormais de jeunes entreprises technologiques, avec un succès inégal : certaines peinent à trouver des clients au-delà d'un marché intérieur encore étroit.

Champ de panneaux photovoltaïques s'étendant jusqu'à l'horizon.
Une installation solaire d'appoint. L'essor du numérique dépend d'abord d'une électricité disponible en continu. (DavidSmat, CC BY-SA 3.0)

Cette économie de services suppose une électricité fiable et une connexion stable, deux conditions encore inégalement remplies hors de la capitale. Akanda Energy, opérateur d'une centrale solaire d'appoint, alimente une partie des besoins des centres de données de la place, mais les délestages restent fréquents dans les villes secondaires. La filière numérique gagne aussi du terrain sur un vivier de compétences encore limité, ce qui alimente une concurrence salariale entre employeurs locaux et pousse certains jeunes diplômés à tenter leur chance à l'étranger.

Trois filières ne remplaceront pas le pétrole en une décennie. Elles peuvent, si l'exécution suit, réduire la part du choc que l'économie encaisse à chaque baisse des cours.
— Léa NZOGHE, économiste

Les trois piliers partagent un même point faible : ils demandent du temps et du capital patient, deux ressources rares dans un cycle budgétaire annuel. Ils partagent aussi un point commun plus encourageant, celui de ne pas dépendre d'un seul cours mondial pour exister. Ils partagent enfin un risque plus discret : celui d'être annoncés avec davantage d'emphase que de moyens budgétaires réellement engagés.

Aucun des trois piliers ne suffira seul. Pris ensemble, sur une décennie plutôt qu'un mandat, ils dessinent une trajectoire plausible plutôt qu'une martingale. C'est aussi, plus prosaïquement, ce que mesureront les prochains budgets : la part du hors-pétrole dans les recettes de l'État.