Présidente du Cercle des entreprises du Gabon depuis deux ans, Sylvie NTSAME dirige par ailleurs une entreprise familiale de matériaux de construction à Libreville. Elle plaide pour une politique industrielle plus contraignante, quitte à déplaire à certains de ses propres adhérents importateurs. Entretien.
Sur la compétitivité industrielle
Le patronat réclame depuis longtemps une politique industrielle plus volontariste. Qu'attendez-vous précisément des pouvoirs publics ?
Nous attendons de la constance. Une entreprise qui investit dans une unité de transformation engage son capital sur dix ou quinze ans. Elle a besoin d'un cadre fiscal et douanier stable sur cette durée, pas d'un avantage accordé une année et remis en cause la suivante. C'est cette prévisibilité qui manque le plus, davantage encore que le montant des incitations elles-mêmes.
Vous employez la formule « nous exportons nos emplois ». Que voulez-vous dire par là ?
Chaque fois qu'une matière première quitte le pays à l'état brut, l'essentiel de la valeur ajoutée — et donc des emplois qualifiés qui vont avec — se crée ailleurs, dans les usines de transformation. Le bois, le manganèse, une partie de nos productions agricoles : le mécanisme est le même à chaque fois. Nous exportons la matière et nous laissons partir, avec elle, les emplois d'ingénieurs, de techniciens et d'ouvriers spécialisés qui auraient pu exister ici.
Une politique industrielle ne se décrète pas en un conseil des ministres. Elle se construit sur dix ans, avec de la constance, pas des annonces.
Certains de vos adhérents vivent justement de l'importation. N'y a-t-il pas un conflit d'intérêts au sein même du patronat ?
Il existe, et je ne le nie pas. Une partie de nos membres importe des produits finis et n'a, à court terme, aucun intérêt à voir émerger une production locale concurrente. Notre rôle est justement d'arbitrer entre ces intérêts de court terme et l'intérêt collectif de long terme, qui est d'avoir une économie plus diversifiée et moins dépendante des importations.
Sur l'emploi et la formation
La formation professionnelle est souvent citée comme le principal obstacle à l'industrialisation. Partagez-vous ce constat ?
En partie seulement. Le déficit de compétences techniques est réel, mais il n'explique pas tout. J'ai vu des entreprises renoncer à un investissement industriel non pas faute de trouver des techniciens, mais faute d'électricité fiable ou de foncier aménagé. La formation est nécessaire, elle n'est pas suffisante.
≈ 40 %
Part des postes techniques que les industriels du secteur peinent à pourvoir localement, selon nos adhérents
Source : Enquête interne, exercice de démonstration
Concrètement, que propose le patronat sur la formation ?
Nous poussons pour des filières d'apprentissage co-construites avec les entreprises, où l'élève passe la moitié de son temps en atelier plutôt que sur les seuls bancs de l'école. Plusieurs de nos adhérents ont déjà ouvert leurs lignes de production à des stagiaires de longue durée. C'est un début, pas encore une politique nationale cohérente.
Le coût de l'énergie revient souvent dans les discours patronaux. Est-ce vraiment le premier frein ?
Pour l'industrie lourde, oui, sans hésitation. Une usine de transformation qui tourne vingt-quatre heures sur vingt-quatre ne peut pas composer avec des coupures régulières ni avec un tarif industriel plus élevé que celui de ses concurrents régionaux. Tant que cette équation ne sera pas réglée, certains projets resteront sur le papier.
Un mot pour conclure : le Gabon peut-il réellement se transformer en une décennie ?
Une décennie, c'est court pour changer la structure d'une économie, mais c'est suffisant pour lancer des trajectoires crédibles si l'on s'y tient. Ce que je redoute le plus, ce n'est pas le manque d'ambition affichée, c'est l'impatience : vouloir des résultats en deux ans sur des investissements qui en demandent dix.
