Devant une vitrine du musée national, à Libreville, une étudiante enfile une paire de gants. Elle pose un bracelet de métal sur un fond gris, place une règle graduée à côté, ajuste l'éclairage. Un déclic, puis un autre : face, profil, détail du décor gravé. À la table voisine, un camarade note les dimensions, la matière, l'état de la surface. Le rythme est lent : une quinzaine de minutes par pièce, davantage pour un objet fragile. Dans la salle, quelques visiteurs s'arrêtent, intrigués par ce travail minutieux qui n'a rien d'une exposition. C'est pourtant le début d'un projet de longue haleine : donner à chaque objet une fiche, une photographie et un numéro.

L'opération est conduite par le Collectif Inventaire Ouvert, une association de restaurateurs, d'étudiants et de bénévoles. Elle se déroule en lien avec les musées, dont le musée national, partenaire du projet. Les séances ont lieu le week-end et pendant les vacances universitaires, avec du matériel de prise de vue prêté par les membres. Masques, parures, instruments de musique : chaque pièce reçoit la même fiche, remplie à plusieurs mains et composée de cinq éléments :

  • Photographies sous plusieurs angles, avec échelle et fond neutre
  • Dimensions et matériaux
  • État de conservation
  • Numéro d'inventaire
  • Origine connue ou supposée, avec la source de l'information

≈ 1 200 objets

Pièces photographiées et décrites depuis le lancement de l'inventaire

Source : Collectif Inventaire Ouvert (bilan interne)

Un climat qui travaille contre les objets

Le Gabon a un climat équatorial, chaud et humide. Pour des collections, c'est une épreuve permanente. Le bois se déforme et attire les insectes qui s'en nourrissent. Les fibres, les cuirs et les textiles moisissent. Les alliages se couvrent de produits de corrosion. Les restaurateurs parlent de conservation préventive : mesurer l'humidité, aérer, protéger les pièces dans des boîtes adaptées, contrôler régulièrement leur état. Rien de spectaculaire, mais ces gestes valent mieux qu'une restauration coûteuse après dommage. Encore faut-il savoir ce que l'on possède, objet par objet, et dans quel état il se trouve : c'est précisément ce que l'inventaire permet.

Dans ce climat, un objet que l'on ne regarde pas est un objet qui se dégrade. L'inventaire nous oblige à regarder, à comparer d'une visite à l'autre, et à repérer à temps le début d'une moisissure ou d'une fissure.
— Élodie MOUANGA, restauratrice, coordinatrice du collectif

Savoir d'où vient chaque pièce

Comme dans beaucoup de musées du monde, l'origine de certaines pièces est mal documentée : village de provenance, date de fabrication, usage, parfois la communauté qui l'a produite. Les registres anciens sont incomplets, les étiquettes se décollent. Un bracelet peut avoir changé de main plusieurs fois avant d'entrer dans une collection. Le collectif croise les informations disponibles et recueille, quand c'est possible, des témoignages d'anciens ou d'artisans qui reconnaissent un style, un geste, un décor. Il s'agit d'ajouter des éléments, jamais d'en inventer. Chaque fiche indique donc trois choses : ce qui est établi, ce qui est supposé, ce qui reste inconnu.

Un masque dont on ignore la provenance est un masque à moitié muet. Il reste beau, mais il ne dit plus qui l'a sculpté, pour qui, pour quel usage. Documenter, c'est lui rendre la parole sans lui faire dire ce qu'il ne dit pas.
— Constant MOMBO, historien de l'art à l'université

Numériser, ouvrir au public

L'étape suivante est la numérisation. Photographies et fiches alimentent une base de données que le collectif veut ouvrir en ligne, avec des images de bonne qualité et des textes en français, puis, à terme, en langues nationales. Le public pourrait y découvrir des objets que les salles ne peuvent pas toujours montrer, et les établissements scolaires s'en servir pour préparer leurs visites. Une première version, limitée à quelques centaines de fiches, pourrait ouvrir à titre d'essai. Les contraintes sont concrètes : stockage sécurisé des fichiers, conditions d'usage des images, accès à Internet hors de la capitale. Les responsables du collectif rappellent que le numérique complète les salles d'exposition sans les remplacer : on ne ressent pas un masque sur un écran.

Le collectif espère achever une première série d'ici dix-huit mois, puis étendre l'opération à d'autres collections, publiques ou privées. Il cherche des financements, du matériel de prise de vue et surtout des volontaires. En attendant, chaque séance ajoute quelques fiches au catalogue. Retrouvez nos reportages sur la mémoire du pays dans la rubrique Patrimoine.