Samedi après-midi, dans une salle prêtée par un centre culturel de Libreville, un adolescent tend la main vers les cordes d'un mvet. Il hésite. Face à lui, Nadège MINTSA, qui joue de l'instrument depuis l'enfance, lui prend les doigts et les guide sur les cordes. Le son qui sort est sec, boisé, prolongé par les calebasses. Autour d'eux, une douzaine d'élèves, de dix à vingt-cinq ans, écoutent sans parler. Ils sont venus apprendre ce que beaucoup de leurs parents n'ont entendu qu'à la radio : le chant des épopées.

Le mvet est une cithare sur tige, dotée de calebasses de résonance. Il accompagne les épopées fang, récitées et chantées par un barde que l'on appelle le « mbom-mvet ». Cette tradition est partagée avec le Cameroun et la Guinée équatoriale. Le récit, long, se transmet à l'oral : il parle de héros, de combats et de sagesse, et chaque barde y ajoute sa voix, sa manière, ses commentaires. Longtemps, on devenait mbom-mvet auprès d'un maître, au fil des années, sans cahier ni diplôme. Aujourd'hui, cette filiation se réinvente en ateliers, le week-end.

De maître à élève

L'atelier de Libreville existe depuis deux ans. Il est animé par l'association Mvet Demain, qui en tient un second à Oyem, chef-lieu du Woleu-Ntem, province du nord du pays, frontalière du Cameroun et de la Guinée équatoriale. Le principe est simple : un maître, quelques élèves, des séances le week-end. On apprend d'abord à accorder l'instrument, puis à tenir un rythme, enfin à raconter. Chaque séance commence par un temps d'écoute : le maître joue, les élèves se taisent, puis chacun reprend la phrase à son tour. Les anciens y retrouvent une écoute que la ville leur accorde rarement. À Oyem, plusieurs maîtres viennent des villages voisins un week-end par mois pour enseigner.

≈ 60 élèves

Apprentis accueillis chaque année dans les ateliers de Libreville et d'Oyem

Source : Association Mvet Demain (estimation)

On ne s'assoit pas devant un mvet comme devant une guitare. Il faut d'abord se taire et écouter le maître. Les notes viennent après. Celui qui veut aller trop vite n'apprend pas l'histoire, il n'apprend que le bruit.
— Nadège MINTSA, joueuse de mvet et animatrice d'atelier

Quand le mvet rencontre les musiques actuelles

Une partie des jeunes ne s'en tient pas au répertoire ancien. Aymeric EDZANG, 24 ans, joue de la guitare dans un groupe de Libreville. Il a introduit un mvet dans le groupe, soutenu par une basse et des percussions. Le résultat n'est ni une reconstitution ni une fantaisie : les phrases du récit demeurent, mais le tempo s'accélère, et des refrains en français côtoient les passages en fang. Certains puristes froncent les sourcils. D'autres voient dans ces métissages la meilleure chance de faire entendre l'instrument à des auditeurs qui ne fréquentent plus les veillées.

Mon grand-père m'aurait fait recommencer dix fois. Mais s'il m'entendait jouer avec mes amis, je crois qu'il reconnaîtrait les phrases. L'important, c'est qu'on continue à les chanter.
— Aymeric EDZANG, guitariste et élève de l'atelier

Enregistrer sans figer

La question la plus délicate est celle de l'enregistrement. Les récits sont longs et se transmettent de bouche à oreille : quand un maître disparaît, une part du répertoire disparaît avec lui. L'association a commencé à enregistrer des veillées, avec l'accord des maîtres, et à transcrire certains passages. Les maîtres posent leurs conditions : être présents lors de la relecture, valider chaque transcription, refuser toute diffusion commerciale sans leur accord. Reste à décider qui conserve ces archives, comment on les partage et à quelles conditions. Les anciens craignent qu'un enregistrement fige un art qui vit de variations ; les jeunes, eux, y voient un moyen de ne rien perdre. Les deux positions s'accordent sur un point : un fichier audio ne remplace pas l'apprentissage.

≈ 40 heures

Récits enregistrés avec l'accord des maîtres depuis le lancement du programme

Source : Association Mvet Demain (estimation)

Pour l'instant, le chantier avance au rythme des disponibilités des uns et des autres. L'atelier de Libreville cherche un local plus grand, celui d'Oyem un second instrument. L'association aimerait aussi inviter des joueurs du Cameroun et de la Guinée équatoriale, pour comparer les manières de dire un même récit. À la fin de la séance, l'adolescent du début rend le mvet à Nadège MINTSA, les doigts rougis. Il demande quand reprendra le prochain cours. Plus d'articles sur la création gabonaise dans notre rubrique Musique.