Diversifier l'économie. La formule revient dans tous les discours de politique économique depuis quinze ans, quel que soit le gouvernement en exercice, quel que soit le prix du baril ce jour-là. Elle a fini par perdre son sens à force d'être répétée sans être mesurée, au point de devenir une figure de style plutôt qu'un objectif vérifiable.
Nous le disons sans détour, au risque de déplaire à qui préfère les formules aux chiffres : la diversification ne se décrète pas dans un plan quinquennal, ni dans un discours de rentrée solennel. Elle se mesure, chaque année, à une seule question simple. Quelle part des recettes de l'État provient d'autre chose que le pétrole et les mines ?
Le compteur ne bouge pas
La réponse est connue, et elle est inconfortable. Les hydrocarbures et les mines fournissent encore un peu plus de 42 % des recettes totales de l'État, une proportion presque inchangée depuis dix ans, malgré trois cycles complets de hausse et de baisse du cours du baril. Les cycles font varier ce chiffre de quelques points d'une année sur l'autre, mais la tendance de fond, elle, ne bouge pas.
Pendant ce temps, les plans de diversification se sont succédé, chacun avec son sigle et son « horizon 2030 », chacun listant, presque dans le même ordre, les mêmes secteurs prioritaires : agro-industrie, tourisme, économie numérique, bois transformé. Les intentions ne manquent pas, ni les études de cabinets internationaux commandées pour les étayer. Ce sont les résultats mesurés, année après année, qui font défaut.
Ce que racontent nos propres pages
Il suffit de lire les pages qui précèdent celle-ci. Un entrepreneur qui crée sa société en 72 heures mais patiente douze jours de plus pour ouvrir un compte bancaire. Une usine de transformation agricole qui met quatre ans à réunir un financement que les banques jugent trop risqué, alors même que le produit qu'elle fabrique est importé chaque année pour plusieurs milliards de FCFA. Ce sont ces détails, et non les grands discours, qui décident si un pays diversifie ou se contente d'en parler.
Même le premier centre de données du pays, présenté comme une avancée pour la souveraineté numérique, bute sur une question triviale : la disponibilité de l'électricité. On ne construit pas une économie de services sur un réseau qui coupe, pas plus qu'on n'attire des investisseurs étrangers avec des promesses qu'aucun indicateur ne vient corroborer.
On ne diversifie pas une économie par décret. On la diversifie foncier par foncier, crédit par crédit, kilowatt par kilowatt. Le reste n'est que communication.
Mesurer, pas annoncer
Ce que nous proposons n'a rien d'original : traquer, année après année, une poignée d'indicateurs simples plutôt que le nombre de plans signés ou de forums organisés. L'évolution de la part non pétrolière dans les recettes de l'État. Le nombre d'entreprises formalisées qui survivent au-delà de trois ans d'existence. Le volume de crédit bancaire réellement accordé au secteur agro-industriel, et non les seules annonces de lignes de financement.
Ce numéro n'est pas à charge, et ce n'est pas non plus un exercice de complaisance. Le guichet unique de Libreville, la première usine d'amidon de manioc, la fibre optique qui atteint Franceville : ce sont des progrès réels, obtenus par des gens qui ont fait le travail plutôt que le discours, souvent avec des moyens plus modestes que ceux annoncés dans les grands plans. Mais leur addition reste, pour l'instant, marginale à l'échelle du budget de l'État.
- La part des recettes non pétrolières dans le budget de l'État, suivie chaque année sans exception
- Le taux de survie à trois ans des entreprises nouvellement formalisées, secteur par secteur
- Le volume de crédit bancaire effectivement accordé aux filières agro-industrielles et manufacturières
On objectera que le Gabon n'est pas seul à affronter ce dilemme, que la dépendance aux matières premières touche la plupart des économies de la sous-région, et que les cours mondiaux échappent à toute décision nationale. C'est vrai, et cela ne change rien à l'essentiel : les pays qui ont fait bouger leur part de recettes non pétrolières, ailleurs dans le monde, l'ont fait en corrigeant patiemment leurs propres obstacles internes, pas en attendant que les cours du baril leur rendent service.
Rien de tout cela ne se règle en un exercice budgétaire, ni même en une législature. La diversification est affaire de dix ans, pas de dix-huit mois, et nous n'écrirons pas l'inverse pour faire plaisir à qui que ce soit, ni pour vendre plus de numéros.
Mais dix ans, cela se compte, année par année, chiffre par chiffre. Nous prenons l'engagement de publier, chaque année, ces quelques indicateurs, qu'ils soient bons ou mauvais, plutôt que de nous contenter de relayer le prochain plan et son cortège de bonnes intentions.
La diversification ne se proclame pas. Elle se lit dans une colonne de chiffres, et cette colonne, nous la tiendrons ouverte, numéro après numéro.
