Cédric EKOGHA a refait le calcul trois fois. Pour envoyer six voyageurs de Libreville vers un lodge de la côte puis les ramener, il faut additionner billets d'avion, transfert en bateau, deux nuits en pension complète et un guide. Le total fait hésiter ses clients avant même qu'ils aient regardé une photo du site. Directeur d'une agence réceptive de Libreville, il connaît la scène par cœur : l'enthousiasme du premier appel, le silence après le devis. Le problème n'est pas l'attrait des parcs. C'est ce qu'il faut traverser pour les atteindre : un hébergement compté, des liaisons rares, des pistes à la merci de la pluie.
Des lits trop peu nombreux
Le premier verrou est la capacité d'hébergement. Autour des parcs, on estime à 400 lits environ l'offre des lodges et des campements, répartis entre une trentaine d'établissements. La plupart comptent entre huit et vingt lits. Un groupe d'une quinzaine de personnes occupe donc un site entier, et l'agence doit parfois le scinder entre deux lodges éloignés. Plusieurs établissements ferment hors saison, faute de clients réguliers. Les hôtels des grandes villes, pensés pour les voyages d'affaires, ne répondent pas à la demande des voyageurs de nature, qui veulent dormir à la lisière de la forêt.
≈ 400 lits
Capacité cumulée estimée des lodges et campements proches des parcs
Source : Ordre de grandeur, exercice de démonstration
Je ne peux pas vendre un circuit de quinze personnes. Il faudrait deux lodges, deux transferts, deux guides. À ce stade, il est plus simple de proposer une autre destination.
Des liaisons intérieures trop chères
Le second verrou tient au transport. Les rotations aériennes intérieures sont peu nombreuses, et leurs prix reflètent cette étroitesse : peu de passagers à répartir sur des coûts d'exploitation élevés. Un aller-retour sur une liaison intérieure tourne souvent autour de 150 000 FCFA, selon les agences consultées, hors bagages et transferts. Pour une famille de quatre personnes, le transport peut peser plus lourd que le séjour. Ces explications sont en partie structurelles ; elles n'en pèsent pas moins sur la décision d'achat. Un horaire modifié suffit en outre à bouleverser un programme réglé à la nuitée près.
≈ 150 000 FCFA
Prix indicatif d'un aller-retour sur une liaison aérienne intérieure, hors bagages et transferts
Source : Ordre de grandeur, exercice de démonstration
Reste le sol. Les pistes routières comme les pistes d'atterrissage sont inégalement entretenues, et la saison des pluies rend certains tronçons impraticables, ce qui oblige à reporter ou à annuler. Le train pourrait soulager une partie de la demande. Le Transgabonais relie Owendo à Franceville : il offre un axe précieux pour traverser le pays, mais il ne dessert pas le littoral, où se trouvent plusieurs parcs. Pour combiner rail, route et pirogue, les agences assemblent elles-mêmes des maillons qui ne se parlent pas. L'organisation reste artisanale, et chaque maillon ajoute son aléa. Pour se prémunir, les agences ajoutent une nuit de marge avant les vols internationaux de retour, ce qui renchérit encore le séjour.
Ce que demandent les professionnels
Interrogées séparément, une agence réceptive et une école hôtelière formulent des demandes proches. La première réclame des rotations aériennes à jours fixes vers les zones d'accueil, des tarifs connus longtemps à l'avance et un entretien régulier des pistes les plus empruntées. La seconde plaide pour des stages en lodge intégrés au cursus, et pour des formations qui ne se limitent pas à l'hôtellerie de ville. Les deux dressent le même constat : sans accueil de qualité, un bon prix de transport ne suffit pas ; sans transport accessible, un bon accueil reste invisible.
Nous formons des réceptionnistes pour les hôtels de ville. Un lodge demande autre chose : savoir cuisiner, conduire un bateau, parler anglais, raconter le lieu. Ces métiers s'apprennent en immersion, pas seulement en classe.
L'école accueille environ cinquante élèves par promotion, selon elle, dont une minorité seulement vise les lodges, faute de débouchés identifiés. Les stages seraient possibles si les établissements pouvaient encadrer des stagiaires toute l'année. C'est le cercle que décrivent les professionnels : peu de lits, donc peu de visiteurs ; peu de visiteurs, donc peu d'emplois formés. Le tourisme de nature gabonais attend moins un projet spectaculaire qu'une suite de maillons fiables. Pour voir ce que ces sites offrent une fois sur place, rendez-vous dans notre rubrique Parcs nationaux.
