À Loango, la plage sert de route aux éléphants. En fin de journée, un adulte sort de la lisière, traverse le sable à pas lents, s'arrête devant l'écume, puis repart vers les arbres. Plus loin, deux buffles observent la scène. Dans la lagune, un hippopotame laisse affleurer les yeux et les narines. Sur la terrasse d'un lodge voisin, les visiteurs retiennent leur souffle : personne ne veut faire de bruit. La scène n'a rien d'artificiel. Elle résume le pari du Gabon depuis la création de ses parcs, en 2002 : faire de la forêt et de sa faune une ressource durable, sans les abîmer. Le décor est là. Reste à bâtir l'économie qui va avec.

Deux éléphants de forêt, un adulte et un jeune, traversent une savane herbeuse en lisière de forêt.
Éléphants de forêt en lisière de savane, dans le parc national de Loango. (Kurt Dundy at English Wikipedia, CC BY 3.0)

L'atout se mesure en chiffres. Le Gabon compte treize parcs nationaux, créés en 2002, qui couvrent près de 11 % du territoire. La forêt recouvre environ 88 % du pays. Deux espaces protégés sont inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO : la Lopé-Okanda depuis 2007, l'Ivindo depuis 2021. Sur la côte, Loango offre ses éléphants, ses buffles et ses hippopotames, visibles jusque sur le sable. Face à Libreville, le littoral du parc de Pongara, où la forêt rejoint l'océan, accueille de novembre à mars environ la ponte des tortues luth. Ce capital naturel est un argument de voyage évident. Il ne suffit pourtant pas à faire une filière. La faune vit en liberté : une rencontre ne se programme pas, ce qui oblige les opérateurs à vendre du temps et de la patience plutôt qu'un spectacle. Les professionnels interrogés pour cette enquête dressent la même liste d'obstacles.

Paysage de savane et de forêt-galerie au pied de collines, quelques éléphants au loin.
Savanes et forêts de la Lopé, espace inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 2007. (Ngangorica, CC BY-SA 4.0)

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Parcs nationaux créés en 2002, qui couvrent près de 11 % du territoire

Source : Données publiques

Accès, coût, lits, guides : les freins du secteur

Le premier frein est la distance. Depuis Libreville, les parcs les plus éloignés demandent de combiner vol, route et pirogue, parfois pendant une journée entière. Quelques destinations échappent à cette règle : la presqu'île de la Pointe-Denis, à une vingtaine de minutes de bateau de Libreville, se visite en un week-end, mais elle ne montre qu'une partie de ce que les parcs ont à offrir. Pour les autres sites, le prix suit : selon les opérateurs interrogés, le transport intérieur pèse souvent autant que le séjour lui-même, et cinq jours dans un parc peuvent dépasser un million de FCFA par personne. Le deuxième frein tient à la capacité d'accueil. On estime à 400 lits environ l'offre cumulée des lodges et des campements proches des parcs, répartis entre une trentaine d'établissements. Un seul groupe suffit à remplir un site. Les structures sont petites, souvent isolées, et certaines ferment hors saison faute de clients réguliers. Cette taille réduite ménage les sites, mais elle plafonne aussi les recettes.

≈ 400 lits

Capacité cumulée estimée des lodges et campements proches des parcs

Source : Ordre de grandeur, exercice de démonstration

Un client paie deux fois : le séjour, puis le trajet. Le second poste dépasse parfois le premier. Nous ne pouvons pas baisser nos prix sans baisser la qualité, et nous ne contrôlons pas le prix du trajet.
— Hortense MBOUMBA, gérante du lodge Passe-aux-Hérons

Le troisième frein est plus discret : la formation des guides. L'écoguide est le visage du parc. Il lit les traces, anticipe les rencontres, protège le visiteur autant que l'animal. Le métier s'apprend en grande partie sur le terrain, au fil de formations courtes et inégales selon les sites. « On nous apprend à reconnaître les espèces, explique Landry MABIKA, écoguide depuis neuf ans. On nous apprend moins à raconter la forêt, à gérer un groupe fatigué ou à parler anglais après trois jours de pluie. » Plusieurs opérateurs réclament un cursus reconnu, par niveaux, qui permettrait à un jeune de bâtir une carrière plutôt que d'enchaîner les saisons. Selon eux, trop de guides formés quittent le métier après quelques années, faute de perspective de revenu stable.

Ce que demandent les opérateurs, ce que gagnent les villages

Les demandes des opérateurs convergent. Ils souhaitent des liaisons plus régulières vers les zones d'accueil, qu'elles soient aériennes, fluviales ou routières. Ils veulent connaître les règles de visite et le calendrier d'accès assez tôt pour vendre leurs séjours un an à l'avance. Ils demandent enfin des guides formés selon un référentiel commun, et des investissements concertés dans les pistes et les pontons. Plusieurs suggèrent aussi de mutualiser la promotion des parcs à l'étranger, aujourd'hui dispersée entre chaque établissement. « Nous ne cherchons pas le tourisme de masse, résume Sidonie AYINGONE, directrice d'une agence réceptive de Libreville. Nous voulons pouvoir promettre une date et un prix, et les tenir. » Pour les professionnels, la prévisibilité compte autant que le tarif : un voyageur étranger réserve de loin, et renonce au moindre doute.

Avant, la lagune ne nous donnait que du poisson. Maintenant, une sortie en pirogue avec des visiteurs paie une journée de travail. Mais sans clients, il n'y a rien. Il faudrait que cela dure toute l'année.
— Félicien MAPANGOU, piroguier dans un village riverain d'un parc

Pour les villages riverains, les retombées existent, mais elles restent modestes et saisonnières. Piroguiers, cuisinières, artisans et quelques guides y trouvent un revenu d'appoint. Selon nos interlocuteurs, certains lodges achètent poisson fumé et légumes sur place et reversent une redevance à un fonds villageois. Dans un village proche d'un parc, un comité réunit désormais artisans et piroguiers pour répartir les visiteurs entre les familles, afin que les mêmes ne soient pas toujours sollicités. La cohabitation n'a rien d'automatique : les éléphants que les visiteurs viennent admirer piétinent aussi, à l'occasion, les plantations de manioc et de banane. Pour que le pari tienne, le voisinage d'un parc devra enrichir ceux qui vivent à ses portes autant qu'il attire ceux qui passent. Nous poursuivrons ces reportages dans la rubrique Parcs nationaux.